Frapper son adversaire : un geste imparfait qui est parfait

 

Frapper son adversaire : un geste imparfait qui est parfait




J’ai passé une partie de mon enfance à Taïwan. Là-bas à l’époque si une personne avait un diplôme universitaire elle était très bien vue et considérée comme quelqu’un d’intelligent et de doué. Et si jamais ce n’était pas juste un diplôme universitaire mais un diplôme de doctorat obtenu en plus à l’étranger, cette personne et toute sa famille étaient extrêmement fiers : en effet, il n’était pas possible de faire mieux que cela. Tous les gens célèbres à Taïwan portaient un titre de docteur et, par conséquent, la société considérait tous les docteurs comme des gens qui avaient réussi leur vie et qui menaient une existence parfaite.

Je me souviens que durant mon enfance exercer un métier intellectuel était considéré comme supérieur à l’exercice d’un métier manuel. Les gens pensaient que le mieux après un métier intellectuel était un métier dans l’agriculture ; ensuite venaient les ouvriers et en dernier lieu les commerçants. En effet, dans l’ancienne Chine tous ceux qui achetaient et vendaient pour s’enrichir étaient considérés comme des tricheurs qui ne travaillaient pas vraiment mais essayaient de profiter du travail des autres. Bien entendu, entre temps les esprits ont évolué et aujourd’hui les commerçants sont mieux vus qu’avant. Ceci dit le métier intellectuel est toujours très prisé et réussir son parcours scolaire était et est toujours extrêmement important. Une fois j’ai regardé à la télé un journaliste qui interviewait à l’école maternelle un enfant âgé de cinq ans. Il lui a demandé ce qu’il aimerait faire plus tard. L’enfant a tout de suite répondu qu’il voulait bien travailler à l’école et réussir ses études. Il voulait aller dans le meilleur collège et ensuite dans le meilleur lycée. Ensuite l’enfant voulait réussir le meilleur concours pour étudier dans la meilleure université. Evidemment, après l’université il fallait partir à l’étranger afin d’obtenir un doctorat. En l’écoutant ses parents qui étaient présents ont eu des larmes de joie : ils étaient tellement fiers du discours de leur jeune fils. Cependant le journaliste a continué avec ses questions et il a voulu savoir ce que l’enfant aimerait faire après avoir obtenu ce fameux doctorat. Et malheureusement l’enfant ne savait plus quoi répondre. Il était même surpris et a demandé en toute innocence : « Mais il y a encore autre chose à faire après le doctorat ? ». Alors le journaliste a voulu savoir quel métier intéresserait ce jeune garçon en ce moment. Et l’enfant de répondre avec un grand sourire : « Je voudrais être chauffeur de bus. Un chauffeur peut amener beaucoup de monde avec son bus et surtout il peut klaxonner dans la rue et c’est vraiment très amusant ! »

J’ai trouvé cet enfant vraiment très mignon et depuis je me demande si l’enfant voulait étudier dans son propre intérêt et de son propre chef ou s’il était plutôt influencé par ses parents qui, en vérité, ne cherchaient qu’à satisfaire leur propre ego à travers leur fils. Et maintenant je pense que c’est un sujet qui mérite une analyse approfondie.

En France mes enfants ont fréquenté l’école Steiner. En maternelle, les enfants de trois à six ans sont tous ensemble dans la même classe. Un jour mon fils est rentré à la maison en me disant qu’il n’avait plus envie d’aller à l’école parce qu’un enfant l’embêtait. Je suis allé voir la maîtresse et j’ai appris que l’enfant dont m’avait parlé mon fils avait six ans, alors que mon fils n’en avait que trois. Elle m’a confirmé que cet élève avait effectivement un comportement un peu agressif. Son opinion était que l’enfant avait probablement un problème dans sa famille et que donc, parfois, il embêtait les petits pour attirer l’attention sur lui.

En rentrant à la maison j’ai demandé à mon fils : « Est-ce que tu veux jouer au jeu de combat avec papa ? » J’ai rajouté que c’était un jeu très intéressant et que si jamais cet enfant voulait le frapper de nouveau il devait considérer qu’il s’agissait du même jeu. Ainsi, tous les soirs on jouait au jeu de combat. J’en ai profité pour enseigner à mon garçon quelques gestes de base : par exemple, je lui ai appris à protéger sa tête contre les coups et donner en même temps un coup de pied en dessous du genou de son « adversaire ». Au début on y allait doucement, mais quelques semaines plus tard mon fils a acquis le réflexe nécessaire et sans même réfléchir il était capable de se protéger et de frapper en même temps. D’ailleurs c’est devenu son moment favori de la soirée et nous nous amusions très bien tous les deux.
Un jour mon fils est rentré à la maison et il m’a dit que l’autre gamin l’avait embêté de nouveau et avait essayé de le frapper. Je lui ai demandé « Et alors ? ». Sa réponse était simple : « Il a pleuré et moi non ! » Par la suite, mon fils s’est fait inviter à l’anniversaire de ce garçon et il était le seul garçon de trois ans là-bas, tous les autres étaient âgés de six ans.
Il existe des gens qui pensent que répondre à la violence par la violence n’est pas bien. Il y a aussi ceux qui s’imaginent que le pratiquant bouddhiste doit avoir de la miséricorde envers les autres. Et surtout que si quelqu’un lui fait du mal, il doit répondre par la gentillesse. J’aimerais analyser un peu tout ça.

Un jeune enfant doit savoir ce qui est juste et ce qui n’est pas juste. Si les parents ne l’éduquent pas correctement et lui disent qu’il faut toujours pardonner et traiter les autres avec bienveillance indépendamment de leur comportement, l’enfant vit sous l’ombre de l’ego de ses parents et sera bien incapable de dire non aux autres. Il s’efforcera de répondre aux mauvais coups par un grand sourire parce que ses parents lui auront dit qu’il faut qu’il soit gentil avec les autres et leur pardonner. D’ailleurs ce genre d’éducation est très lié à la croyance qu’être toujours poli et courtois est un signe que l’enfant est issu d’une bonne famille : en quelque sorte les parents cherchent à protéger l’image qu’ils s’imaginent que les autres ont d’eux. Par conséquent, l’enfant sera incapable d’analyser correctement et de comprendre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. Il vivra toujours dans le doute et l’angoisse. Et ce sentiment sera profondément enfoui en lui. Son ciel ne sera jamais bleu ! Plus tard il pourra avoir un comportement bizarre. Qu’est-ce que j’entends par « bizarre » ? Par exemple, j’ai déjà vu une personne qui, en faisant une petite erreur au travail, s’imaginait déjà qu’il allait perdre son emploi et que sa vie était finie.
Répondre aux coups permet à l’enfant d’apprendre comment trouver une solution à ses problèmes. Même s’il perd le combat, ce n’est pas grave et au moins il sait ce qui est juste et ce qui n’est pas juste. Ainsi augmente-t-il aussi sa capacité de résoudre ses problèmes. Il diminue sa dépendance vis-à-vis de ses parents et ne devient pas un enfant chétif qui a peur de tout et qui court se réfugier dans les jupons de sa maman dès qu’il a un souci. L’enfant sera honnête face à ses propres émotions et surtout il ne vivra pas dans l’ombre de ses parents. Si les parents ne peuvent ou ne veulent pas aider l’enfant à acquérir de la confiance en soi et qu’ils le poussent uniquement à être poli et courtois envers les autres dans le but de soigner l’image publique de la famille, l’enfant deviendra sûrement très poli, mais aussi un grand trouillard. Finalement je trouve qu’une telle approche n’a rien à voir avec la bonne éducation.

Qu’est-ce que vous voulez que votre enfant devienne plus tard ? C’est une question pour tous les parents.
Il ne faut pas avoir peur de faire des erreurs parce que c’est en les corrigeant que nous progressons. Le Bouddha a dit que parmi tous les soucis il y a le vrai moi.

Autrement dit, pour ceux qui pensent qu’il faut avoir de la miséricorde envers tout le monde et de la compassion envers tous les êtres sensibles, j’attire votre attention sur le fait que pour pouvoir donner il faut d’abord avoir ce que l’on veut offrir. Si on n’a pas quelque chose, on ne peut pas donner cette chose. Si on n’a même pas de confiance en soi, tout ce qu’on peut donner c’est de la tristesse, de l’inquiétude et de la déprime. Une telle personne donc ne pourra jamais donner de la miséricorde parce qu’elle n’en a tout simplement pas. Si vous n’êtes pas d’accord pour pardonner à ceux qui vous font du mal et que vous vous sentiez en même temps obligés par votre éducation d’être gentils, je vous recommande de ne plus jouer la comédie parce que c’est trop faux. Ce n’est pas honnête de votre part et les autres le sentiront bien. Finalement, les enfants sont des êtres à part entière et ils sont distincts et différents de leurs parents. Nous les parents, nous pouvons les accompagner mais il ne faut surtout pas essayer de les obliger à faire ce que nous, nous avons envie qu’ils fassent.

Maitre Guang-Qin a dit que même l’attachement envers nos enfants est une sorte d’obstacle pour nous et aussi la cause de notre réincarnation.

Je vous ai présenté juste mon point de vue qui, j’en suis bien conscient, diffère de l’idéal que certains se font de ce qu’est la bonne éducation et la bonne famille.

AMITOFO.

 

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